Francis A. Fogue Kuate

Rechauffement des relations entre Yaoundé et Libreville: les premières dames mises à contribution

Par

Francis A Fogue Kuate

Chercheur assistant au COREDEC

farfogue@yahoo.fr

 

 

Les spéculations relatives à la participation politique des premières dames ne sont plus d'actualité. Plusieurs réflexions scientifiques ont démontré que les femmes de chefs d'Etat jouent un rôle politique visible. Je m'inspire ici de Christine Messiant (2004:5-6) pour dire que ces premières dames sont non seulement "des acteurs, au même titre que d'autres, formels ou informels, de la vie politique en Afrique", mais aussi des "symptômes éclairant les économies politiques autant que les économies morales de nos Etats". Elles reflètent de facto "le fonctionnement des pouvoirs et leurs dispositifs dans ce qui peut apparaître comme un nouveau moment de l'histoire du politique sur le continent". C'est donc à juste titre que la visite de la première dame du Gabon, Sylvia Bongo Ondimba, lundi dernier à Yaoundé, puisse susciter des interrogations en ce qui concerne sa symbolique politique.

Il faut en effet reconnaître que cette visite, qui se voulait officiellement une visite de travail dans le cadre des Synergies africaines, constitue tout un symbole dans le contexte des relations entre le Gabon et le Cameroun. Synergies africaines n'a donné que le prétexte de cette visite dont les retombés vont au delà du social; d'autant plus que c'est la toute première fois qu'une première dame effectue spécialement le déplacement de Yaoundé pour manifester son adhésion à l'association. Très souvent, c'est au cours des rencontres ordinaires des Synergies africaines que les adhésions se font. Il est donc juste de dire que  l'adhésion de Sylvia Bongo à Synergies  africaines n'a rien d'habituel. Cette visite confirme à bien des égards l'idée selon laquelle les associations et œuvres caritatives des premières dames africaines sont en réalité des tremplins politiques pour leurs époux et pour elles-mêmes; comme se fut le cas avec Rosine Soglo du Bénin à travers son association Vidolé créée en juin 1991.[1]

En réalité, la visite de Sylvia Bongo participe d'un réchauffement des relations diplomatiques entre le Cameroun et le Gabon. Tout le dispositif protocolaire qui a été déployé à l'occasion de cette visite traduit, s'il en était encore besoin, son caractère officiel et solennel.  Loin d'être un acte isolé, cette visite s'inscrit dans le sillage d'un diptyque que j'énonce en ces termes: reconnaissance et réconciliation. Pour être appréhendé, ce diptyque doit être resitué dans le contexte de l'accession de Ali Bongo au pouvoir. Il ne faut pas perdre de vue que les nouveaux Bongo doivent leur pouvoir au maître d'Etoudi qui a su manoeuvrer pour résorber la "guerre des frères Bongo" et permettre à Ali d'hériter le trône de son père. Et c'est à ce niveau que je fais intervenir l'idée de reconnaissance. Une reconnaissance dont les premiers indicateurs ont été la visite d'Ali Bongo à Etoudi en septembre 2009 et sa forte implication lors de la conférence internationale Africa21 tenue à Yaoundé du 17 au 19 mai 2010 sous l'égide de Paul Biya. Pour ainsi dire, la visite de Sylvia Bongo au Cameroun constitue le troisième acte d'une série qui nous réserve assurément d'autres rebondissements.

En ce qui concerne le volet réconciliation, un travail de mémoire s'impose et nous replonge dans la tension qui a longtemps caractérisé les relations entre Yaoundé et Libreville pendant le règne de Bongo père. Cette tension, qui s'était élaborée sur fond de conflit de leadership dans la sous région, n'a pas épargné l'implication et la coopération de Chantal Biya et Edith Bongo dans le domaine des oeuvres caritatives. Souvenons-nous qu'en juillet 2002, Edith Bongo s'était désolidarisée de Chantal Biya et de Synergies africaines en créant une association concurrente: l'OPDAS (l'organisation des premières dames d'Afrique contre HIV/SIDA). Le point d'orgue de cette désolidarisation a été l'absence très remarquée de Edith Bongo lors de la cérémonie de lancement officiel des Synergies africaines. Vu sous cet angle, la visite de Sylvia Bongo et son adhésion à Synergies africaines traduit la volonté du pouvoir de Libreville de tourner cette page plutôt tumultueuse des relations entre le Cameroun et le Gabon. Toujours est-il que toutes ces initiatives sont motivées par l'idée que Ali Bongo a besoin de la protection du Père, que dis-je, du patriarche Biya.

Cependant, cette agitation des premières dames ne justifie pas que d'aucuns puissent dire qu'on s'achemine vers une diplomatie entre premières dames exclusivement. Il est illusoire de penser que les premières dames puissent avoir l'exclusivité de la dynamique des relations diplomatiques. Elles accompagnent surtout l'action de leurs époux en vue de permettre à ces derniers d'implémenter leurs stratégies et de soigner leur image politique.



[1] Christine Messiant, 2004, Premières Dames en Afrique, Paris, Karthala, p.78.



01/09/2010
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